La Grange

Transcrire le langage algorithmique à la scène

Cie Marielle Pinsard

 

Qu’est-ce qu’un algorithme ? Qu’est-ce qui définit une machine ? Et que désigne-t-on réellement par intelligence artificielle ? La prochaine pièce de la metteuse en scène Marielle Pinsard, intitulée Ada Lovelace, le soulèvement des machines, propose de voyager dans le temps, guidéexs par la mathématicienne Ada Lovelace, sur les traces des pionnièrexs ayant façonné les calculs qui ont conduit à la création des machines d’aujourd’hui.

Dans le travail préliminaire de recherche et d’écriture, l’équipe artistique s’est associée à Martin Everaert, chercheur au Laboratoire d’images et représentation visuelle de l’EPFL. Ensemble, iels ont partagé connaissances et expériences centrées sur l’histoire des algorithmes et leur influence sur différentes sphères de la vie contemporaine, de la finance internationale à la refonte des identités numériques. Iels ont également travaillé autour de la transcription du langage algorithmique à la scène, à travers la recomposition musicale de différents chœurs, assistés par intelligence artificielle – un protocole qu’est en train de développer le musicien Grégory Duret – et la création de pièces visuelles pour accompagner la musique.

Cette résidence a permis aux mathématiques et à l’art de se croiser pour questionner la place de l’humain face aux machines et l’impact des algorithmes et de l’intelligence artificielle aujourd’hui.

 

Image générée par IA durant la création du spectacle © Cie Marielle Pinsard

Si l’on prend tous les tableaux d’un musée, et qu’on en fait la moyenne, on obtient un seul tableau, qui contient tous les autres. Le principe est le même pour une bande dessinée : on peut la réduire à une seule case, qui serait la moyenne de toutes les autres.

Si ces deux phrases semblent absurdes, il s’agit pourtant du principe de base des intelligences artificielles génératives. Lorsque vous demandez à une IA de produire une image « dans le style de Frida Kahlo », elle va d’abord élaborer une image moyenne de tous les tableaux de Frida Kahlo auxquels elle peut accéder. En « débruitant » cette image moyenne selon votre prompt, elle va ensuite générer l’image demandée. Puisqu’une image numérique n’est jamais qu’une somme de chiffres, il est possible, mathématiquement, d’en faire une moyenne. Visuellement, il en résulte des nuages de « bruit » informes :

L’opération de débruitage (denoising) consiste, pour une IA, à transformer ce bruit moyen en une nouvelle image. C’est précisément sur cette opération que travaille Martin Everaert, chercheur à l’EPFL, qui a accompagné Marielle Pinsard et sa compagnie pendant près de deux ans dans la création de leur nouveau spectacle. Ensemble, iels ont exploré les enjeux visuels, mais aussi politiques, d’un processus qui est devenu hégémonique dans la création d’images.

Au fil de cette exploration entre arts et sciences, la notion de bruit est devenue centrale. Ce bruit évoque aussi la « neige » noire et blanche des télévisions cathodiques : la totalité des diodes de l’écran figure l’ensemble des images possibles, mais se brouille lorsque le signal n’est pas clair. À plusieurs reprises dans l’histoire des techniques, ce schéma se répète : les appareils ont besoin d’un bruit primordial, d’un chaos fondamental, comme représentation visuelle de l’ensemble des possibilités à venir.

Mais comment faire émerger de ce chaos un monde désirable ? Né de la rencontre entre artistes et scientifiques, Ada Lovelace, le soulèvement des machines est une expérience de l’entre-deux. Le spectacle empêche le débruitage de complètement advenir, conservant volontairement une part d’indétermination, qui laisse au public le soin d’imaginer le monde à venir.

Plus d'infos

Martin Everaert, Rachid Guerraoui, chercheurs en informatique et communications, EPFL
Valentine Ebner, chercheuse en Design Mode, spécialiste de la maille, HEAD – Genève

Laboratoire d’images et représentation visuelle (IVRL) – EPFL

Marielle Pinsard est autrice, metteuse en scène et performeuse. Formée à Lausanne, Berlin et Dessau, elle fonde sa compagnie en 2000 et sous ce label, écrit et met en scène de nombreuses pièces jouées en Suisse et en France. Une sélection de ses textes est parue en 2009 aux Éditions Campiche. En 2017, elle est lauréate d’un Prix suisse des arts de la scène. Depuis 2024, elle dirige l’École de théâtre du Rhône à Genève.

Martin Everaert est doctorant au Laboratoire d’images et représentation visuelle (IVRL) de l’EPFL. Ses recherches portent sur la vision par ordinateur et l’intelligence artificielle générative, en particulier les modèles de diffusion et la génération d’images à partir de texte. Il a publié des travaux sur l’adaptation des modèles, la reconstruction de profondeur et la recolorisation d’images.

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